Voix D Hommes Mauriac Bibliography

Bibliographie complétée et enrichie, d’après la sélection thématique établie par André Séailles (Mauriac, coll. Présence littéraire, Bordas, 1972) et Keith Goesch (François Mauriac, coll. Cahiers de l’Herne dirigée par Jean Touzot, L’Herne, 1985).

Poèmes

  • Les Mains jointes, Falque, 1909.
  • L’Adieu à l’adolescence, Stock, 1911.
  • Le Disparu, Mercure de France, 1918.
  • Orages, Champion, 1925.
  • Le Sang d’Atys, Grasset, 1940.

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Romans, contes et récits

  • L’Enfant chargé de chaînes, Grasset, 1913.
  • La Robe prétexte, Grasset, 1914.
  • La Chair et le sang, Emile-Paul, 1920.
  • Préséances, Émile-Paul, 1921.
  • Le Baiser au lépreux, Grasset, 1922.
  • Le Fleuve de feu, Grasset, 1923.
  • Genitrix, Grasset, 1923.
  • Le Mal, Grasset, 1924.
  • Le Désert de l’amour, Grasset, 1925.
  • Fabien, Au sans pareil, 1926.
  • Coups de couteau, Trémois, 1926.
  • Un homme de lettres, Lapina, 1926.
  • Conscience, instinct divin, Emile-Paul, 1927.
  • Thérèse Desqueyroux, Grasset, 1927.
  • Destins, Grasset, 1928.
  • Le Démon de la connaissance, Trémois, 1928.
  • Trois récits (Coups de couteau, Un homme de lettres, Le Démon de la connaissance), Grasset, 1929.
  • La Nuit du bourreau de soi-même, Flammarion, 1929.
  • Ce qui était perdu, Grasset, 1930.
  • Le Nœud de vipères, Grasset, 1932.
  • Le Mystère Frontenac, Grasset, 1933.
  • Le Drôle, Hartmann, 1933.
  • La Fin de la nuit, Grasset, 1935.
  • Les Anges noirs, Grasset, 1936.
  • Plongées, Grasset, 1938 (recueil de nouvelles contenant entre autres Thérèse chez le docteur et Thérèse à l’hôtel).
  • Les Chemins de la mer, Grasset, 1939.
  • La Pharisienne, Grasset, 1941.
  • Le Sagouin, Plon, 1951.
  • Galigaï, Flammarion, 1952.
  • L’Agneau, Flammarion, 1954.
  • Un adolescent d’autrefois, Flammarion, 1969.
  • Maltaverne, Flammarion, 1972. [Roman posthume]

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Théâtre

  • Asmodée, Théâtre français, 22 novembre 1937, Grasset, 1938.
  • Les Mal-aimés, Théâtre français, 1er mars 1945, Grasset, 1945.
  • Passage du Malin, Théâtre de la Madeleine, 9 décembre 1947, La Table ronde, 1948.
  • Le Feu sur la terre, ou Le Pays sans chemin, Théâtre Hébertot, 12 octobre, 7 novembre 1950, Grasset, 1951.
  • Le Pain vivant [Scénario et dialogue pour un film], Flammarion, 1955.

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Essais

a) l’écrivain catholique

  • De quelques cœurs inquiets. Petits essais de psychologie religieuse, Société littéraire de France, 1920.
  • Supplément au Traité de la concupiscence de Bossuet, éd. du Trianon, 1928.
  • Divagations sur Saint-Sulpice, Champion, 1928.
  • Souffrances du chrétien, NRF, 1928.
  • Bonheur du chrétien, NRF, 1929.
  • Paroles en Espagne, Hartmann, 1930 (recueilli dans Paroles catholiques, Plon, 1954).
  • Le Jeudi saint, Flammarion, 1931.
  • Souffrances et bonheur du chrétien, Grasset, 1931.
  • Pèlerins, Éditions de France, 1932.
  • Vie de Jésus, Flammarion, 1936.
  • Sainte Marguerite de Cortone, Flammarion, 1945.
  • Terres franciscaines. Actualité de saint François d’Assise, Plon, 1950.
  • La Pierre d’achoppement, éd. du Rocher, 1951.
  • Paroles catholiques, Plon, 1954.
  • Le Fils de l’Homme, Grasset, 1958.
  • Ce que je crois, Grasset, 1962.

b) Le critique littéraire

  • Les Beaux esprits de ce temps, Champion, 1926.
  • Le Tourment de Jacques Rivière, La Nuée Bleue, 1926.
  • La Rencontre avec Pascal, suivi de L’Isolement de Barrès, Cahiers libres, 1926.
  • Proust, Marcelle Lesage, 1926.
  • Le Roman [Le Roman, Loti, Anatole France, Radiguet, Barrès], l’Artisan du livre, 1928.
  • La Vie de Jean Racine, Plon, 1928.
  • Dramaturges, Librairie de France, 1928.
  • Voltaire contre Pascal, éd. Belle page, 1929 (recueilli dans Mes grands hommes, éd. du Rocher, 1949).
  • Dieu et Mammon, éd. du Capitole, 1929.
  • Trois Grands hommes devant Dieu [Molière, Rousseau, Flaubert], éd. du Capitole, 1930.
  • Blaise Pascal et sa sœur Jacqueline, Hachette, 1931.
  • René Bazin, Alcan, 1931.
  • Le Romancier et ses personnages, suivi de L’Education des filles, Corrêa, 1933.
  • Discours de réception à l’Académie française (16 novembre 1933), Institut de France, 1933, Grasset, Plon, 1934.
  • Les Pages immortelles de Pascal, choisies et expliquées par François Mauriac, Corrêa, 1940.
  • Les Arbres et les pierres, Stols, 1944.
  • La Rencontre avec Barrès, La Table ronde, 1945.
  • La Trahison d’un clerc [réponse à Benda], éd. de La Table ronde, 1945.
  • Du côté de chez Proust, La Table Ronde, 1947.
  • Réponse à Paul Claudel à l’Académie française (13 mars 1947), Institut de France, 1947.
  • Mes Grands hommes [Voltaire contre Pascal ; Trois Grands hommes devant Dieu], éd. du Rocher, 1949.
  • La Mort d’André Gide, Estienne, 1952.
  • Rapport sur les prix de vertu (présenté à l’Académie française), Institut de France, 1960.

c) Autobiographie – Journal – Mémoires
(On emploie le terme de journal à défaut d’un autre, Mauriac ayant créé un genre nouveau, qu’il a appelé « le journal intime à l’usage du grand public »).

  • La Vie et la mort d’un poète, Bloud et Gay, 1924.
  • Bordeaux, Portraits de la France, Emile-Paul, 1926.
  • Le Jeune homme, Hachette, 1926.
  • La Province, Hachette, 1926.
  • Mes plus lointains souvenirs, Hazan, 1929.
  • L’Affaire Favre-Bulle, Grasset, 1931.
  • Commencements d’une vie, Grasset, 1932.
  • Journal (5 volumes), Grasset, 1934-1953.
  • Les Maisons fugitives, Grasset, 1939.
  • Le Cahier noir, Forez [pseudonyme de François Mauriac, paru dans la clandestinité], éd. de Minuit, 1943.
  • La Nation française a une âme, Comité National des écrivains, Centre des intellectuels [paru dans la clandestinité], Bibliothèque française, 1943.
  • Ne pas se renier, Fontaine, 1944.
  • Pages de journal, éd. du Rocher, 1945.
  • Le Bâillon dénoué, après quatre ans de silence, Grasset, 1945.
  • Journal d’un homme de trente ans, Egloff, 1948.
  • Lettres ouvertes, éd. du Rocher, 1952.
  • Ecrits intimes, La Palatine, 1953 [contient : Commencements d’une vie ; La Rencontre avec Barrès ; Journal d’un homme de trente ans ; Du côté de chez Proust]
  • Bloc-Notes, Flammarion, 5 volumes comprenant cinq périodes :
    • tome 1, 1952-1957, Flammarion, 1958 ;
    • tome 2, 1958-1960, Flammarion, 1961 ;
    • tome 3, 1961-1964, Flammarion, 1968 ;
    • tome 4, 1965-1967, Flammarion, 1970 ;
    • tome 5, 1968-1970, Flammarion, 1971.
  • Mémoires intérieurs, Flammarion, 1959.
  • De Gaulle, Grasset, 1964.
  • Nouveaux Mémoires intérieurs, Flammarion, 1965.
  • Mémoires politiques, Grasset, 1967.
  • Mauriac avant Mauriac [avec les chroniques du Gaulois], éd. présentée et annotée par Jean Touzot, Flammarion, 1977.
  • Chroniques du Journal de Clichy, éd. François Morlot et Jean Touzot, Les Belles-Lettres, 1978.
  • Bloc-Notes 1952-1970, éd. présentée et annotée par Jean Touzot, avant-propos de Jean Lacouture, 5 vol. Seuil, 1993.
  • Mauriac sous l’Occupation [avec diverses chroniques, dont les « Libres opinions » de Paris-Soir ] de Jean Touzot, Confluences, 1995.
  • La Paix des cimes : chroniques 1948-1955, Bartillat, 1999 (éd. établie, présentée et annotée par Jean Touzot).
  • D’un Bloc-notes à l’autre : 1952-1969, Bartillat, 2004 (éd. établie, présentée et annotée par Jean Touzot).
  • On n’est jamais sûr de rien avec la télévision, : chroniques 1959-1964, éd. par Jean Touzot avec la collaboration de Merryl Moneghetti, Bartillat, 2008.
  • Journal Mémoires Politiques, « Bouquins », Robert Laffont, 2008.

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Préfaces à

  • Robert Barrat, Justice pour le Maroc, Seuil, 1953.
  • Nelly Cormeau, L’Art de François Mauriac, Grasset, 1957.
  • Marie-Anne Gouhier, Charles du Bos, Vrin, 1951.
  • Graham Greene, La Puissance et la gloire, Laffont, 1948.
  • Dr Pierre Mauriac, Aux Confins de la médecine, Grasset, 1926.
  • Jean Racine, Phèdre, tome II de l’édition complète du théâtre de Racine, réalisée et annotée par P.-A. Touchard, Club des libraires de France, 1958.
  • D’autres et moi, recueil de préfaces de François Mauriac (préfaces à des œuvres diverses, ainsi qu’aux œuvres complètes de l’auteur), Grasset, 1966.

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Correspondance

  • Correspondance André Gide-François Mauriac : 1912-1950, éd. par Jacqueline Morton,
  • Cahiers André Gide n°2, Gallimard, 1971.
  • Correspondance François Mauriac-Jacques-Emile Blanche : 1916-1942, éd. présentée et annotée par Georges-Paul Collet, Grasset, Cahiers François Mauriac n°3, 1976.
  • Lettres d’une vie (1904-1969), éd. par Caroline Mauriac Grasset, 1981.
  • Les Amis de jeunesse : Correspondance François Mauriac-Vallery-Radot 1909-1931, Grasset, Cahiers François Mauriac n°12, 1985.
  • La Vague et le Rocher : Paul Claudel, François Mauriac, correspondance 1911-1954, éd. par Michel Malicet et Marie-Chantal Praicheux, Minard, Lettres modernes, 1988.
  • Correspondance 1911-1925, de François Mauriac et Jacques Rivière, éd. par John Flower, Université d’Exeter, 1988.
  • Correspondance François Mauriac, Jacques et Isabelle Rivière, Bulletin des Amis de Jacques Rivière et Alain-Fournier, n°47-48, 1988.
  • Nouvelles Lettres d’une vie (1906-1970), éd. par Caroline Mauriac, Grasset, 1989.
  • Correspondance François Mauriac-Georges Duhamel : 1919-1966, Le Croyant et l’humaniste inquiet, éd. présentée et annotée par J.-J.
  • Hueber, avant-propos de Jean Touzot, Klincksieck, Bibliothèque contemporaine, 1997.
  • François Mauriac mon frère, Pierre Mauriac [François Mauriac], introduction et notes de Jacques Monférier, L’Esprit du temps, 1997.
  • Correspondance François Mauriac-Jean Paulhan : 1925-1967, éd. établie, présentée et annotée par John E. Flower, C. Paulhan, 2001.
  • François Mauriac-Jacques Maritain, Correspondance (1926-1970), in Cahiers Jacques Maritain, n°56, 2008.

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Œuvres complètes

  • Œuvres complètes, de François Mauriac. Bois originaux de Louis Jou. 12 tomes, avec préfaces inédites de l’auteur Fayard, 1950-1956 (Bibliothèque Grasset).
  • Œuvres romanesques, de François Mauriac, illustrées par Jean Carzou, Michel Ciry, Jacques Despierre, André Minaux, Roland Oudot, Georges Rohner, 2 tomes, Flammarion, 1965.
  • Œuvres romanesques et théâtrales complètes, éd. établie, présentée et annotée par Jacques Petit, 4 tomes, Gallimard, 1978-1985 (« Bibliothèque de la Pléiade »).
  • Œuvres autobiographiques, éd. établie, présentée et annotée par François Durand, Gallimard, 1990 (« Bibliothèque de la Pléiade »).
  • Œuvres romanesques, éd. Jean Touzot, « La Pochothèque », Librairie générale de France, 1995.

Les œuvres complètes de Mauriac sont également disponibles au Cercle du bibliophile. Les Chefs d’œuvres de François Mauriac, (28 volumes), édition de luxe avec illustrations originales, 1967-1977.

Ne sont pas inclus dans cette bibliographie : toutes les préfaces, les ouvrages de François Mauriac en collaboration, les traductions, les adaptations audiovisuelles des œuvres de François Mauriac et les ouvrages sur François Mauriac.

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PHILIPPE SOLLERS

Politique de Mauriac

Je réentends souvent, en face de moi, la voix rauque et déchirée de Mauriac. C'est tout de suite un concert : drôlerie sérieuse, cruauté sèche, envolées lyriques interrompues par un fou rire, chuchotements indignés, méditations, anecdotes, portraits féroces en douceur. Cette voix est là dans ses romans (bien meilleurs qu'on ne le dit), dans son Bloc-Notes et ses Chroniques (plus brillants qu'on ne croit). Une étrange liberté, un feu, une foi, une malice : «Je prendrai la politique, je la baptiserai littérature et elle le deviendra aussitôt.»


Le secret de Mauriac? Sa religion, bien sûr, mais aussi ses passions littéraires. Les noms qui reviennent le plus souvent chez lui, sur fond d'Evangiles : Pascal, Rimbaud, Proust. Et puis la musique, à commencer par Mozart. Mauriac est, de loin, la meilleure oreille de son temps. Un soir de 1948, il écoute Idoménée à la radio, l'opéra est joué à Cambridge : «Je sentais battre le coeur de l'Europe suspendue au chef-d'oeuvre comme l'essaim à la branche.» L'Europe : elle sort d'une catastrophe, elle est ruinée, le fou furieux de Berlin laisse place au bourreau méthodique de Moscou, mais la musique est plus forte que l'horreur systématiquement programmée et son cortège sinistre. A Aix, un peu plus tard : «Parfois, les feuillages profonds des platanes s'émeuvent et le souffle frais qui caresse nos visages soulève dangereusement les partitions sur les pupitres. Et puis tout s'apaise et la lune elle-même écoute derrière les branches.»


Le Mauriac « gaullien » des années 60 nous cache celuiqui, auparavant, a été un des adversaires les plus constants et les plus efficaces de la mécanique totalitaire. Sur De Gaulle, ce fragment de 1962 dit l'essentiel : «Voilà un homme contre lequel sont ameutés tous les vieux partis, de la gauche révolutionnaire à la droite la plus extrême et la plus criminelle, en passant par le centre le plus modéré, et presque tous les grands journaux de la province et les hebdomadaires à la mode. Sans compter les généraux mutinés, les tueurs à gages et les tueurs mystiques... Pour les gens du monde, ils grincent des dents et de la fourchette au seul nom de De Gaulle. La haine leur monte au nez dès le premier whisky.» Eh oui, c'était ainsi.


Mais revenons au début des années 50. Qu'écrit Mauriac, aussitôt? Il célèbre le J'accuse de Zola, rend hommage à Gandhi en regrettant qu'un pape n'ait pas fait une grève de la faim en temps voulu, se préoccupe surtout de la machine à décerveler stalinienne. Ce qui le scandalise est moins le mal en soi ("le mal est le mal") que les contorsions hypocrites pour le faire apparaître comme naturel, nécessaire. De ce point de vue, Sade le choque moins que Gide. Sartre est un « athée providentiel » qui, comme disait Pascal, «blasphème ce qu'il ignore ». Alors que Gide, lui, « renie ce qu'il connaît ». Camus («notre penseur n°2») reproche à Mauriac de ne pas vouloir reconnaître la mort « heureuse » de Gide ? Réplique cinglante : « Il n'y a de mort heureuse pour personne, Monsieur Camus... » La mort n'est pas à comptabiliser : « Soyons du petit nombre de ceux qui croient » en esprit et en vérité «qu'un seul homme, quelle que soit sa race, a une valeur infinie.»


Les staliniens, eux, sont à l'époque en plein délire religieux inversé. C'est le moment des «convulsionnaires de L'Humanité ». Mauriac, là, se déchaîne : « Pour vous, la démocratie n'est qu'un faux nez, un faux nez qui ne trompe plus personne et que vous rajustez sans cesse, d'une main hésitante, sur votre figure de petit-bourgeois fanatisé.» La colombe de la paix de Picasso ? « Les peuples béats sont tombés à genoux devant cette merveille: Picasso a dessiné une vraie colombe qui ressemble à une photographie de colombe primée à un concours de colombes. » Il faut s'entendre : soit vous reconnaissez vos crimes comme tels, en poussant la provocation, comme Aragon, jusqu'à justifier après coup le pacte germano-soviétique (et, par conséquent, le martyre de la Pologne), soit vous vous taisez. Exemple du grand Mauriac de 1949, s'adressant à une journaliste communiste qui prétendait qu'il n'y avait pas de victimes en Russie, sauf des traîtres : « Croyez-vous donc que Staline s'émeuve d'être considéré par nous comme un homme couvert de sang ? C'est un bon laboureur appliqué à sa tâche, dont le soc déchire la glèbe humaine et la fouille jusqu'aux entrailles. Consentez à être comme lui ce que vous êtes : l'ouvrière d'une cité où seul compte dans l'homme son rendement, et qui a perdu le droit et l'envie de s'attendrir - fût-ce sur les victimes des autres. Remettez ce mouchoir dans votre petit sac, et osez regarder en face votre épouvantable vérité.»
Ce petit sac, n'est-ce pas, mérite la postérité.


Questions de goût : Drieu a été séduit par Doriot. Il le trouvait fort, beau, exemplaire. Mauriac, lui, ne l'a vu qu'une fois, et avec répulsion. « La nature m'a pourvu d'une antenne qui décèle d'abord la présence des personnages funestes. » Il peut dire, en revanche, qu'une bonne interprétation du Don Juan de Mozart est une date dans son histoire personnelle. Il s'amuse de la transaction ridicule entre Simenon et un curé local : Simenon acceptera d'envoyer son fils au catéchisme si on ne lui parle jamais du péché et de l'enfer. Le curé est d'accord, minuscule histoire qui conforte l'anticléricalisme instinctif de Mauriac. Pour lui, Pascal est « l'archer terrible aux dix-huit flèches impérissables » (les Provinciales).


Cela dit, l'anticléricalisme peut être aussi bête que son contraire, et Cocteau en saura quelque chose lors de la représentation de son Bacchus. La lettre ouverte que lui envoie Mauriac à cette occasion est une merveille classique. Julien Gracq obtient le prix Goncourt? C'est comme si les jésuites couronnaient Pascal. Le cinéma ? « Ma faculté d'ennui dans les salles obscures est telle que je la communique, même sans parler, à la personne qui m'accompagne. » Une exception, cependant : le Limelight de Chaplin. Il y a aussi des cas curieux : celui d'Eluard, par exemple, dont tout le monde savait par coeur les poèmes résistants, mais qui s'est converti, pour finir, à la religion sanglante. « Ce qui lui avait été abomination devint tout à coup à ses yeux, sous le régime stalinien, vérité et justice. » Religion, religion... Et découragement, parfois, avec citation de Benjamin Constant : «On se sent l'impatience d'avoir traversé la vie au plus vite pour échapper aux hommes.»


Mauriac reçoit le prix Nobel en 1952. Il n'en fait pas un plat, s'enfonce dans la nature avec Rimbaud « dont chaque mot le brûle depuis la sortie du collège ». Cela ne l'empêche pas d'écrire une hilarante Histoire politique de l'Académie française (1955), dans laquelle il décrit ce qu'est la « droite àl'état pur ». Il connaît les choses de l'intérieur, les intrigues de Chaumeix, les vraies raisons des élections de Pétain et de Maurras (en 1938). Quand Mauriac nous dit que sa mystique est à la source de son comportement politique, il faut le croire, et comprendre sa perplexité admirative devant la sérénité et l'indifférence massive de Claudel. Lui, Mauriac, a des amis et des ennemis partout, c'est logique : «Il faut que ceux qui ne portent pas un écrivain dans leur coeur s'y résignent : il est aimé par d'autres plus qu'il n'est détesté par eux - beaucoup plus aimé qu'il ne le mérite.» Il y a une vanité sarcastique à goûter le vide des honneurs, et une humilité vraie à repartir dans les vignes, entre deux messes.


La liturgie et la musique sont là. La vieille corneille élégiaque peut faire à nouveau vibrer la chaleur et les incendies des Landes, le mûrissement du raisin, des vers de Hugo, le souvenir d'un dîner avec Proust, couché dans son lit, la nuit, sous des draps tachés d'encre. Le mot de Michelet sur le « supplice de la vieillesse » revient souvent, et il est étonnant sous la plume de ce jeune homme prolongé qui se tient là, au bord de l'abîme, en attente. En réalité, il nous manque. On se demande ce qu'il dirait des grandes misères d'aujourd'hui, des nouvelles impostures, des nouveaux mensonges. De ce pape polonais, par exemple, qui n'était vraiment pas prévu au programme meurtrier des « exploiteurs du matériel humain». Le jeune Mauriac marche avec ses Pensées et sa Saison en enfer dans la poche. Il relit aussi Bossuet : «Tout nous sert ou nous nuit infiniment : chaque moment de notre vie, chaque respiration, chaque battement de notre pouls, chaque éclair de notre pensée a des suites éternelles.»

 

Philippe Sollers

 

 

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